Bon Baiser de Port-Au-Prince

texte : Franketienne, extrait de RAPJAZZ – Journal d’un paria, édition spirales (1999), Mémoires d’encrier (2011).
Voix : Léonard Jean-Baptiste, Freidi
Enregistré, composé et mixé à Port-Au-Prince et Liège, décembre 2012

Un jour, nous avons rencontré un vieil homme, qui s’enquit de ce que nous faisions ici, à Port-Au-Prince. Je lui dis : nous venons dire de la poésie. Ses yeux brillaient. Alors ça va, si vous n’êtes pas venus pour nous aider, ça va. Il se redressa. Tiens, vous connaissez Ossip Mandelstam ? J’étais étonné, et joyeux. Ici, sous le soleil, un vieil homme me parlait de Mandelstam. Là où il y a ruse, il n’y a pas de poésie. C’est lui qui a dit ça, n’est-ce pas ? Je confirmais, sans être certain. Mais là n’est pas l’important. Alors vous ne rusez pas, si vous dites de la poésie ? Ça non plus je ne le savais pas. Je devais bien avoir rusé quelque part pour me retrouver ici, à Port-Au-Prince, pour dire des poèmes et des chansons. Il m’expliqua qu’il avait voulu devenir écrivain. Il avait été nourri des plus belles pages de la littérature française. Pour ma part, je ne savais pas qu’il était possible de « vouloir » devenir écrivain. 

Oui, me dit-il, j’avais imaginé une sorte de gouverneur de la rosée, mais en tout point opposé. Mon personnage était un agent du cadastre, et il devait tenir à jour son registre, ici même à Port-Au-Prince. Cela se serait appelé l’arpenteur des fatras, ou quelque chose comme ça. J’avais tourné cette idée dans ma tête pendant des années, attendant le jour où j’aurais été enfin capable d’écrire cette histoire. Je ne m’étais jamais découragé. Je devais trouver le bon moment, et la bonne disposition, pour raconter les aventures de mon personnage – un agent du cadastre à Port-au-Prince, c’est un peu comme un paysan à qui l’on demande de fabriquer des balles de base-ball, non ? Il souriait. Bon, et les choses se passèrent. Comme je suis aussi un peu musicien, je suis parti en République Dominicaine pour travailler dans un hôtel. Et de là, le patron, qui m’aimait bien, je ne sais toujours pas pourquoi, me proposa d’aller garder sa villa, sur la côte, pendant deux mois. C’était exactement ce que j’attendais. J’arrivais dans cette demeure aussi grande que le quartier où j’avais grandi. Elle avait sa plage privée, et était doublement protégée – par un grand mur autour de la propriété, et par un grillage tout autour de la zone où d’autres villas s’affalaient sur le rivage. Je pouvais être tranquille. On me préparait les repas et mon seul travail était de vérifier qu’aucun intrus ne vienne violer la propriété. C’est amusant cette expression non ? Après tout, on ne peut pas violer grand-chose : une loi, un secret, un être, une propriété… Ah, c’était typiquement le genre de pensée que mon personnage avait. J’avais commencé à élaborer un plan et je sentais que le moment arrivait. Aussi, un soir, une excitation m’envahit. Tout ce poids que je traînais avec moi, et mes drames, mes déchirures, mes découragements – et il y en a eu – tout cela s’était comme volatilisé. Tout brillait d’un éclat nouveau. Je fis un repas copieux, que j’arrosais de bière et je suis allé dormir. Au réveil, c’était le grand jour. Rien ne parviendrait à me faire dévier. Je sortis toutes les notes que j’avais prises, les descriptions succinctes de personnages, les biographies, les relevés topographiques et la cartographie d’un quartier imaginaire, le tout délicatement tracé. Tout le monde était là, à portée de main, je n’avais plus maintenant qu’à les disposer sur la page, les faire se rencontrer, et les laisser me raconter l’histoire…

Et voilà.

C’est tout ?

Oui, c’est tout. Je n’ai jamais écrit cette histoire. Mais elle existe. Tout est là. Et il désigna son front. Cela suffit.

Mais, il s’est passé quelque chose ?

Oui, et non. Au moment de commencer, il y avait un recueil de vieux poèmes d’ici. Je l’ouvris machinalement, cherchant peut-être les mots qui seraient comme un baiser donné avant un départ, et je suis tombé sur ces quelques phrases. Elles résumaient tout ce que j’avais en tête, ces phrases, et aussi tout ce que je sentais. Et le besoin de me mettre au travail disparut, comme ça. Comme si, tout d’un coup, ma présence devant ces pages, avec ces notes, avait déjà été accomplie, une autre fois, à un autre endroit.

 Et quelles étaient ces phrases ?

 Oui, monsieur, vous avez bien entendu. J’ai lu ces phrases, et elles ont eu cet effet incroyable, qui me poussa à abandonner mon projet. Sans le regretter, il faut insister. Vous entendez bien. Cet abandon fut une victoire. Cela s’est passé en une fraction de seconde. J’étais plein de ce désir, et subitement, ce désir m’avait quitté sans qu’il ne me manque rien. Mieux, je me sentais plus riche d’une œuvre accomplie, et pour la première fois, peut-être, je me sentais libre – ce qui, vous en conviendrez, est la moindre des choses quand on est né ici.

Mais le plus incroyable tient à ceci. J’ouvris donc le livre, et je lus les phrases. Aussitôt je le refermai, et quelque chose a agi. J’eus un léger rire et puis des larmes de bonheur m’inondèrent le visage. Je plongeai la tête entre les mains et je suis resté comme ça pendant plusieurs minutes. Je souriais dans les paumes et je commençais à penser à la plage et à la mer transparente. Enfin, je me suis relevé. Et c’est là que la magie opéra. Oui, je n’ai pas vraiment d’autre mot pour qualifier ce qui est arrivé ce jour-là.

Je rouvre le livre pour relire les quelques phrases en forme de poème. Je tombe sur une page, ce n’est pas ça, sur une autre encore, négatif, je feuillette bientôt l’entièreté du livre. Je recommence une seconde fois, de la première à la dernière page, je sais que le poème se trouve quelque part au milieu. Et là, je dois me faire une raison. Je n ‘en reconnais aucun. C’était comme s’il n’avait jamais existé. Et c’est ainsi que j’ai accompli cette œuvre, sans regret, et que j’ai profité du mois qui me restait là-bas pour jouir du temps, et des choses.

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